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Battle for Haditha - Nick Broomfield
Meurtres pour mémoire





Avec pour cadre des opérations la ville d’Haditha, Nick Broomfield livre sa propre version du conflit irakien. Revisitant le genre du docu-fiction, il retrace avec efficacité, minutie et rage la chronologie d’une bataille qui vire au massacre organisé. Si la radiographie de l’absurdité d’un conflit où chaque parti est renvoyé dos à dos convainc, où manipulation, guerre psychologique et propagande sont les maîtres mots, le cinéaste achoppe sur un final à l’idéologie simpliste et légitimiste, mâtinée de relents célestes.

Irak, année zéro

Ouverture en plan fixe. Dans une série de courts témoignages, des marines fraîchement débarqués en pleine guerre d’Irak cherchent les raisons pour lesquelles ils se battent dans cette contrée. La mémoire s’embrouille et les gars finissent par reconnaître qu’ils ignorent pourquoi ils sont là. Ce qu’ils connaissent, c’est leur statut de cible mouvante. De leur point de vue, chaque femme, chaque enfant, chaque civil est un terroriste potentiel.

A peine sortis de l’adolescence, ces appelés ont fui la misère sociale, la violence des rues pour celle de la guerre, autrement plus dévastatrice. D’emblée, Nick Broomfield pose deux présupposés en guise de balises à partir desquelles se déploie le récit. La violence et les tueries par ignorance - du contexte, de la population, du pourquoi - et la spirale du Talion alimentée par une manipulation tout-terrain. La démonstration peut commencer.

Un docu-fiction en quête de véracité

Un des intérêts du film réside dans son point de vue diffracté. Le spectateur oscille donc entre les activités des Marines, le quotidien des civils dans un quartier de Haditha et l’opération attentat fomentée par les insurgés. Les trois parties étant amenés à se télescoper pour que s’enclenche la mécanique infernale du massacre. Ainsi, il est bon de montrer patte blanche pour qu’un docu-fiction de cette trempe évite le catalogage idéologique.

Autre caution apportée à la crédibilité du projet, Nick Broomfield, lui-même ancien Marine, a fait appel à des « vétérans » (entre 20 et 25 ans quand même) de cette guerre d’Irak ainsi qu’à des réfugiés irakiens pour reconstituer le cadre de son action en Jordanie. Si, à l’écran, la frontière entre le vécu et la fiction paraît hermétique, un making- off du film aurait sans doute été au moins aussi intéressant, la tension entre chaque camp sur le tournage étant palpable. La question du point de vue devient vite centrale sur un sujet aussi brûlant. Longtemps, le réalisateur se tient sur la brèche, ne s’autorise que peu de sorties personnelles, renvoie assez habilement chaque camp dos à dos, avec une empathie de circonstance pour les civils pris en tenaille.

Sympathy for the devil

D’un côté, les troupes de Marines. D’emblée, le décor est posé. Version rodéo sauvage, les apprentis cow-boys foncent dans le désert à bord de véhicules blindés. Vannes de bidasses éculées - on parle pipi, caca et fesse -, on booste la radio, Ministry et son métal indus atomique, pour donner du cœur à l’ouvrage. Plans serrés sur les visages grimaçants, soubresauts de caméra à l’épaule et montage alerte confère au film un rythme dopé à l’adrénaline de ceux qui vont tutoyer la mort. Soudain, un plan général cadrant les véhicules plein gaz dans l’immensité dépouillée opère une mise à distance faisant ressurgir en pleine rétine un violent retour de réel : deux grains de sable aussi infimes qu’inutiles dans un cadre qui les engloutis.

Cinglante prolepse, la mise en scène s’inscrit dans un mouvement de rappel à l’ordre pour mieux signifier l’inconséquence de l’engagement américain en Irak. Et Broomfield d’enchaîner les séquences d’un corps à corps Marines/spectateur où la routine des ravitaillements le dispute aux discussions de chambrée. Ce ne sont pas les quelques séances d’entraînement en décors réels qui effacent les longues heures d’attente pour des soldats remontés à bloc et avides d’en découdre. Seul bémol, face au passif des corps déchiquetés, la culpabilité convenue du sergent Ramirez dans les douches du campement fait affleurer un pathos encombrant, caution un brin didactique aux massacres à venir.

Portraits d’Irakiens : entre empathie et candeur

De l’autre côté, les insoumis dont le portrait montre toute l’ambiguïté et les limites de l’engagement terroriste. Une bombe télécommandée, enterrée sur le passage d’un convoi américain, disperse sur le bas côté blessés agonisants et hommes troncs. Le portrait des deux poseurs de bombes, si nuancé se veut-il, n’évite pas l’écueil de la bien pensance. Insoumis car évincé par les Américains de l’armée irakienne, l’oncle, ses inclinaisons laïques et son penchant pour l’alcool, et son neveu se jettent dans la nasse tendue par les fondamentalistes.

Dans une scène où les deux terroristes, catastrophés malgré les justifications absurdes d’un Mollah inquisiteur, assistent aux représailles sanglantes orchestrées par des marines ivres de vengeance, le film cède à la faiblesse explicative et dessine la figure du bon Irakien qui pêche par ignorance. Sa naïveté idéologique rejoint alors celle du réalisateur. Si l’équivoque n’est pas l’aspect le plus convaincant du film, celui-ci remplit en outre efficacement son cahier des charges quand à la caractérisation frontale des deux forces en présence. Des soldats américains conditionnés en machine à tuer, des prêches fondamentalistes fiévreux où la caméra s’immerge dans un corps à corps étourdissant avec une foule armée survoltée.

La vie malgré tout

Désormais, Battle for Haditha atteint un point de non retour, aiguillé par une mécanique narrative implacable échafaudée à coup de montage alterné. Point de jonction entre les deux forces en présence, le hameau des représailles présente le lieu d’une survie où les traces d’un islam modéré tient tête au chaos général. Parenthèse amoureuse d’un couple idéal tenté par la fuite, fête entre voisins pour célébrer une circoncision, temps de recueil pour la prière, un semblant de normalité s’établit, un défi aux atrocités quotidiennes. La caméra se fait plus discrète, embrasse posément les jeux en famille des uns, les étreintes des autres, éclaire les dernières lueurs d’une vie en suspend.

Témoin de l’explosion, le hameau peut alors servir de réceptacle au carnage sacrificiel. Pris en tenaille, les civils pâtissent d’un double statut les vouant à la mort. Côté marines, ils cachent les terroristes. Ils sont donc les victimes expiatoires toutes désignées pour assouvir la rage, la douleur, la sauvagerie accumulées sous les casques. Pour Al Quaeda, ils sont à la fois martyrs de la cause, et matériau à propagande. Les exactions commises par les marines étant intégralement filmées puis diffusées au sein de la population ou sur Al Jazira.

Bataille dans les décombres, la stylisation au chevet du réel

L’heure de l’action a donc sonné pour des Marines chiens fous. Avec l’aval d’un commandement de salon, il faut faire place nette. L’objectif consiste moins à trouver les coupables qu’à faire payer l’addition. A titre d’exemple. Simples témoins de l’explosion, cinq Irakiens sont alignés puis froidement abattus. Un par un. La loi du Talion est en route. Film à petit budget, Battle for Haditha concentre alors dans le microcosme des intérieurs toute la violence dévastatrice d’une guerre inique pour le pétrole.

Par moment insoutenable de par le systématisme des exécutions sommaires, le film réussit néanmoins le tour de force d’instaurer la bonne distance à son sujet. A l’aide d’un montage sec et nerveux, il avance entre l’incarnation froide d’une violence aveugle et l’abstraction esthétique, confinant les protagonistes dans une irréalité salutaire pour le spectateur. Le travail sur les lumières, la photographie incarnent une évocation convaincante d’un enfer au sein duquel se dessinent indistinctement des silhouettes de morts vivants. Broomfield ne s’appesantit pas et, si le « nettoyage » s’étire dans le temps, il n’en démontre que mieux la vacuité de l’opération entreprise.

Guerre des écrans

Usant du montage alterné pour élaborer une narration chronologique, le film met en avant une logique du mimétisme qui ne peut conduire qu’au massacre final. Même haine farouche de l’autre camp, même fanatisme aveugle confondant la fin et les moyens. Chaque protagoniste du conflit met en place une stratégie duelle pour justifier les exactions. D’un côté, une approche des combats où la survie de chacun dépend de l’élimination de l’autre. De l’autre, le leitmotiv de la mémoire des massacres perpétrés. Marines à la recherche de DVD célébrant leurs actions de nettoyage dans les poches de résistance de la ville, terroristes filmant l’explosion du convoi américain puis la purge qui en découle, chaque camp se livre à une autre guerre tout aussi vitale : celle des images accumulées, falsifiées, diffusées pour alimenter une propagande de tous les instants. Avec en bout de chaîne, la mise en scène des témoignages de civils rescapés en guise d’arme fatale pour faire basculer les foules dans le camp de l’intolérance et de l’exaltation.

Ultime désaveu pour une armée américaine dépassée par les évènements, ces vidéos, reprises sur Al Jazira, apparaissent comme autant de pièces à conviction susceptibles d’ébranler dans un même temps le haut commandement des armées et une opinion publique en plein refoulé vietnamien. La construction en miroir qui structure le film renvoie une dernière fois dos à dos agresseurs et insurgés, et dénonce la manipulation et le cynisme des responsables politiques ou militaires pour ramener plein cadre l’instrumentalisation des tueries dont les petits bras de chaque armée sont les victimes consentantes.

Humanisme frelaté

Prenant à bras le corps la mécanique suicidaire de l’engagement américain en Irak, Nick Broomfield s’avance en équilibriste, tant le souci de croiser les points de vue s’inscrit au centre de son propos. A la recherche d’une impossible objectivité, le film tient malgré tout ses promesses dans sa capacité à identifier les rouages d’une haine mutuelle meurtrière. La réussite du projet tient également à l’efficacité d’une mise en scène au carré, ne cédant jamais à la surenchère du spectaculaire. Pourtant, malgré l’efficacité des scènes de combat, malgré l’acuité et la lucidité d’un regard reléguant les recrues au statut de marionnettes sanguinaires, Battle for Haditha, dans une ultime scène confinant au ridicule, assène un discours angélique lénifiant qui non seulement questionne la posture idéologique loyaliste de son auteur, mais vient aussi contredire l’ensemble de son propos.

A l’instar de Paul Haggis ou de Brian de Palma, Nick Broomfield ajoute cependant sa pierre à l’édifice d’une esquisse d’autocritique pour un film qui vaut essentiellement de par son statut de document historique, quand la guerre d’Algérie brille par sa quasi-absence dans la cinématographie française.


Guillaume Bozonnet